Pesticides interdits: La France s’apprête-t-elle à servir un cocktail toxique à ses citoyens ?

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Il fallait oser. La proposition de loi Duplomb, débattue à l’Assemblée nationale dès ce 6 mai 2025, ambitionne de réintroduire des pesticides bannis depuis des années, dont les fameux néonicotinoïdes, ces « tueurs d’abeilles » qui font frémir aussi bien les apiculteurs que les allergiques au miel industriel. Résultat: plus de 1 000 médecins et scientifiques, visiblement peu sensibles au charme rétro des années 1990 où l’on trouvait plus de pesticides que de vitamines dans une pomme, ont signé une lettre ouverte pour dénoncer ce retour vers le futur toxique.

Le grand retour des néonicotinoïdes: parce que les abeilles n’avaient pas assez souffert

On croyait l’affaire classée: interdits en France depuis 2016, les néonicotinoïdes s’apprêtaient à couler des jours paisibles dans les manuels d’histoire de l’agrochimie. Mais non, la proposition Duplomb prévoit de leur dérouler le tapis rouge, sous prétexte qu’ils restent autorisés en Europe jusqu’en 2033. L’acétamipride, pour ne citer que lui, pourrait ainsi retrouver les champs de betteraves et de noisettes, histoire de rappeler à nos pollinisateurs à quoi ressemble une bonne vieille neurotoxicité.

Les scientifiques, eux, rappellent que ces substances n’ont pas seulement le chic d’égarer les abeilles sur le chemin de la ruche: elles s’attaquent à la biodiversité, à la sécurité alimentaire et, cerise sur le gâteau, à la santé humaine. L’EFSA, l’Anses, l’INSERM, l’INRAE… Tous ont documenté les effets délétères de ces molécules sur les insectes, les sols, les eaux et même les hormones humaines (pour ceux qui pensaient que seuls les insectes étaient concernés).

Un Conseil d’orientation agricole: la science, c’est surfait

La proposition Duplomb prévoit la création d’un « comité d’orientation pour la protection des cultures », composé d’industriels et de syndicats agricoles – parce que, manifestement, rien ne vaut l’avis de ceux qui vendent les pesticides pour juger de leur innocuité. Ce comité pourrait désigner des pesticides « prioritaires » et permettre au ministère de l’Agriculture de les autoriser sans passer par la case Anses, l’agence sanitaire indépendante qui, jusqu’ici, avait le mauvais goût de s’appuyer sur la littérature scientifique.

Les médecins et scientifiques s’en étranglent: confier l’évaluation des pesticides à ceux qui en font commerce, c’est comme demander à un loup d’organiser la sécurité du poulailler. Le cadre déontologique, la transparence, l’indépendance ? Relégués au rang de souvenirs embarrassants, c’est terminé.

Santé publique : priorité à la productivité !

La justification officielle ? Il s’agit, paraît-il, de « lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur » et de « donner des armes » à nos agriculteurs pour affronter la concurrence européenne. Traduction: la productivité d’abord, la santé publique on verra plus tard. Les signataires de la lettre, eux, rappellent que les agriculteurs sont les premières victimes de cette dépendance aux pesticides, et que les alternatives agroécologiques existent bel et bien, pour peu qu’on veuille bien les soutenir.

Mais pourquoi se priver d’une bonne vieille fuite en avant ? Après tout, 17 millions de Français ont déjà bu de l’eau non conforme à la réglementation sur les pesticides en 2023. Un peu plus ou un peu moins, quelle importance, tant que la betterave se porte bien ?

Effet cocktail et principe de précaution : des concepts trop modernes ?

Les médecins et scientifiques dénoncent également le mépris affiché pour le principe de précaution, inscrit dans la Constitution. Les effets cocktails – ce joyeux mélange de substances chimiques dont personne ne connaît vraiment l’impact sur la santé – sont royalement ignorés.

« Les citoyens ne veulent plus servir de cobayes »

Les signataires de la lettre l’affirment sans détour : « Les agriculteurs, les riverains et les citoyens ne veulent plus servir de cobayes »

. Mais visiblement, certains élus trouvent que l’expérience mérite d’être tentée encore un peu. Après tout, quoi de plus chic que de jouer avec la santé publique, la biodiversité et l’avenir des générations futures, pourvu que la compétitivité soit sauve ?

Espérons que les députés, dans un éclair de lucidité, préféreront le progrès à la nostalgie toxique. Parce qu’en matière de pesticides, la seule chose qui mérite d’être pulvérisée, c’est bien cette proposition de loi.

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